Riikka ALA-HARJA - Tom Tom Tom
1998
Elle ressemble un peu à ses héroïnes romanesques, Riikka, tête de linotte nattée en deux couettes. Mais plus du tout si l’on considère que chacune d’elles cherche encore sa place. D’abord dans le monde au sein duquel elles semblent déphasées, aphasiques. En quête de leur passé. D’une figure paternelle fuyante. En révolte, aussi. Une rébellion douce, intériorisée. Souvent contre leur mère, qu’elles s’amusent à décevoir.
Riikka Ala-Harja balade affablement une certaine fausse ressemblance avec ses héroïnes. Certaines, à l’instar de celle du Géant, font du théâtre. C’est justement de cet univers que vient l’auteure, née au pays des mille lacs. En 1967. Cette Finlande enclavée entre Suède et Russie. Aussi embarrassée qu’elle, Riikka Ala-Harja préfère d’abord étudier la sociologie plutôt que la littérature. Elle écrit ensuite des pièces pour le théâtre et pour la radio. Pendant huit ans. L’expérience a influencé son écriture romanesque. Quoique, selon ses dires, pas autant que les séries télévisées et le cinéma. Riikka Al-Harja est avant tout moderne. Et très polyvalente. Scénariste de bande dessinée, elle travaille pour l’Académie des Beaux-Arts. Son look d’ado déroute autant que son style : celui d’une romancière née en Finlande, mais résidant aujourd’hui dans le Calvados.
Tom Tom Tom, son premier roman, paraît en 1998, l’année où, et un.. chacun s’en souvient, l’équipe de France, et deux…, remporte sa Coupe du monde de football. Et trois… Une année de grande première puisque Tom Tom Tom est illico nominée pour le prix Finlandia. Monika Fagerholm, autre romancière finlandaise mais auteure suédophone, fait aussi beaucoup parler d’elle avec Femmes merveilleuses au bord de Veau. 1998, année assez faste puisque paraissent également Pour un gamin de Nick Hornby, Glamorama de Bret Easton Ellis, et Les particules élémentaires, de Houellebecq. Mais pour l’heure Tom Tom Tom impose sous sa désinvolture potache et un ton cocasse, un charme particulier que Reposer sous la mer (2004) et, plus récemment, Le géant (2008), ne démentiront pas.
Tom Tom Tom, serait-ce l’onomatopée d’une Finnoise passée maître dans la finasserie langagière ? Du tout. Tom Tom Tom, c’est le titre de la chanson qui représentait la Finlande à l’Eurovision, juste avant la naissance de Kokko, l’héroïne du roman. Kokko qui se demande si, dans un an, son père Tom, justement, sera enfin capable d’entonner ladite chanson lui qui, depuis sa récente crise d’hémiplégie, à part « bien bien bien » ne pipe mot. Pourtant, Tom en aurait des choses à dire à sa fille. S’il est revenu brusquement d’Afrique après avoir quitté pays, femme et Kokko encore enfant, c’est justement pour s’expliquer auprès de cette dernière. Il a bien tenté de le faire, mais entre eux rien d’autre qu’un silence gêné.
Dans le genre ordinaire de romans qui ont coutume d’exploiter pareil filon jusqu’au déballage, avec son lot afférant de contrition malaisée et de retrouvailles à l’avenant, on aurait eu droit à un long bavardage père-fille, impossible dialogue entrecoupé de quelques considérations sociétales. Mais Tom Tom Tom, justement l’inverse d’un roman ordinaire, s’interdit ce genre de facilités narratives quand l’auteur tue dans l’œuf toute tentative de dialogue en terrassant d’entrée Tom par un accident cardio-vasculaire. Au bout, la décrépitude du corps du père que Kokko n’aura même plus à tuer symboliquement puisqu’il est déjà presque mort.
Reste qu’avant de commettre un tel crime symbolique, Kokko doit quand même le retrouver, ce père dont elle n’a toujours pas compris l’abandon. Avec trois mots pour unique viatique, le chemin que ces deux-là doivent entreprendre l’un vers l’autre pour se retrouver enfin, menace de tourner court. Si Kokko et Tom sont contraints de reporter la discussion que tous deux espéraient tant, avec sa mère la volubile et castratrice Tina, pasionaria de la politique – mâtinée d’executive woman à exécuter sur place –, le dialogue s’avère tout aussi impossible. Toute tentative est vite avortée dès lors que les reproches à peine voilés de Tina finissent par embarrasser Kokko que sa vie et son corps embarrassent déjà assez comme ça.
Sa vie, « ce moment qui semble brutal, cafardesque, comme un endroit où il fait trop frais, alors que la vie ça devrait être plein de fougue, plein d’énergie, ça devrait foncer avec des situations compliquées mais d’où on se sort. » Son corps, celui d’une grande fille balourde qui ressemblerait à un fauteuil. Une fille de vingt-cinq ans toujours en train de déguerpir, de fuir un peu tout le monde et beaucoup soi-même. Et les personnages masculins, dans tout ça ? Silencieux, en demi-teinte ou absents. Ecrasés par ces filles du Nord au bord de la crise de nerfs.
Vu sous l’angle cocasse de Riikka Ala-Harja, cela donne un roman dépoussiéré à force d’audaces et d’une narration déroutante. À commencer par la structure éclatée du récit qui s’articule autour de très courts chapitres, aussi courts que leur titre est à rallonge, roman qui use à bon escient de l’ellipse et se garde bien d’être explicite. Y alternent retours en arrière et projections mentales, poésie et ironie, pudeur et désinvolture. Plus ça cafouille dans les méninges de Kokko, et plus ça déménage. Chez Riikka Ala-Harja, on reconnaît les honnêtes gens à ce qu’ils font preuve d’une plus grande maladresse que les autres.